NOTE no 1 : Texte publié pour la première fois par Jack Ward Thomas, dans la revue Fair Chase, en janvier 2000.
NOTE no 2 : Le professeur Valerius Geist siège bénévolement au sous-comité des sciences du caucus du plein air.

L’HÉRITAGE D’UN CLUB : UN SYSTÈME CONTINENTAL DE CONSERVATION DE LA FAUNE
Par Valerius Geist, professeur émérite de science de l’environnement à la Faculté d’aménagement de l’environnement de l’Université de Calgary, en Alberta, au Canada.

La création d’un système « continental » de conservation de la faune compte parmi les grandes réalisations culturelles de la société nord-américaine. Ce système, qui a remporté un succès inégalé, a permis de rétablir des espèces sauvages se trouvant en quasi-extinction aux États-Unis et connaissant un important déclin au Canada, un exploit qui pourrait être qualifié de plus grande réussite environnementale du XXe siècle. Non seulement ce système respectait-il les exigences de la quête du Graal moderne, le « développement durable » d’une ressource naturelle, mais il les dépassait puisqu’il a permis de faire croître de manière régulière les ressources fauniques au cours du siècle. Peut-on faire une comparaison avec les « succès » remportés par notre gestion des stocks de poissons de fond? Ce système a carrément démenti le célèbre principe de Garett Hardin, soit la « tragédie des biens communs », et a démontré comment, dans une société capitaliste, une ressource naturelle peut non seulement être chérie par ses citoyens, mais qu’elle peut aussi être transformée en un bien public de grande importance grâce auquel le secteur privé a pu générer des richesses et un nombre d’emplois sans précédent. Peu importe ses lacunes – et il en a –, il s’agit d’un système dont nous pouvons vanter les mérites avec raison, comme nous pouvons aussi vanter les mérites de ceux qui n’ont ménagé aucun effort, il y a de nombreuses décennies de cela, pour que ce système voie le jour.

Notre système de conservation de la faune s’applique à l’échelle continentale, c’est-à-dire que les mêmes politiques de base régissent le sort des espèces sauvages au Canada comme aux États-Unis. Et il s’agit là d’un fait remarquable étant donné que le Canada, une colonie dévouée et loyale envers la Grande-Bretagne, a ainsi choisi d’emboîter le pas aux États-Unis pour la conservation de la faune. Le Canada n’a pas adopté les politiques de gestion et les régimes de propriété de la faune acceptés dans la « mère patrie », la Grande-Bretagne, où les espèces sauvages et la chasse étaient obligatoirement liées à la propriété foncière, et où ces espèces sauvages étaient vendues sur les marchés comme toute autre marchandise. Ce qui est encore plus remarquable, c’est que certains des négociateurs et défenseurs canadiens de ce nouveau système de conservation de la faune étaient des Anglais ayant immigré au Canada. Comment est-ce possible alors qu’un système qui n’avait pas fait ses preuves ait été adopté par les deux nations, malgré la présence évidente de systèmes européens plus anciens qui géraient à l’époque des populations fauniques beaucoup plus importantes?

Il semble qu’au tournant du siècle, alors que les deux nations ont pris conscience de l’état critique des espèces sauvages et commencé à chercher des solutions, une élite aux vues similaires a émergé des deux côtés de la frontière. Les membres de cette élite se connaissaient, se sont liés d’amitié, ont tiré des leçons de leurs succès et de leurs échecs respectifs, et ont su faire preuve de discernement et de détermination. Du côté canadien, la Commission de la conservation, constituée en vertu de la Loi fédérale prévoyant la création d’une commission de la conservation des ressources naturelles, joua un rôle déterminant. La Commission a été présidée jusqu’en 1918 par sir Clifford Sifton, un avocat, un homme d’affaires millionnaire et l’un des politiciens les plus compétents à avoir servi le Canada. En 1915, il est d’ailleurs fait chevalier. La Commission était composée de 18 membres officiels et de 12 membres d’office. On peut juger de sa compétence et de son sérieux en examinant les membres qui en faisaient partie. La Commission comptait en effet un chevalier en plus de son président, soit sir Edmund B. Osler, quatre doyens, chanceliers ou recteurs d’université, en plus de cinq autres professeurs ou titulaires de doctorat, deux députés, un sénateur et les dirigeants d’un des quotidiens ayant le plus d’influence à l’époque : The Globe de Toronto. Parmi les membres d’office, on comptait des ministres fédéraux ou provinciaux (Agriculture, Terres, Terres et Forêts, Intérieur, Mines), des procureurs généraux et même trois premiers ministres provinciaux, dont l’honorable Arthur L. Sifton, le frère aîné de M. Sifton, qui était premier ministre et ministre des Chemins de fer et du Téléphone de l’Alberta. La Commission a constitué plusieurs comités, dont un sur les pêches, le gibier et les animaux à fourrures, qui était présidé par Cecil C. Jones, chancelier de l’Université du Nouveau-Brunswick. Il s’agissait donc clairement d’une assemblée de gentilshommes compétents faisant partie de l’élite canadienne, et il est malheureux que la Grande Guerre qui a éclaté en 1914 nous ait un peu fait oublier la valeur de leurs travaux.

La plus grande réalisation de la Commission a été la ratification par le Canada et les États-Unis du Traité sur les oiseaux migrateurs (élargi au Mexique en 1924). À cela s’ajoute la Loi sur le gibier du Nord-Ouest, qui s’appliquait aux terres de la Couronne. Le « père » de ces deux mesures législatives, et un héros de notre histoire, était un immigrant, c’est-à-dire un Canadien (ou un Nord-Américain pour être plus juste) par choix, et non par simple accident de naissance : Charles Gordon Hewitt. Maître de conférence à l’Université de Manchester, il quitte l’Angleterre et s’établit au Canada en 1909 pour assumer la fonction d’entomologiste du Dominion, à laquelle s’ajouta la fonction de zoologue consultant. Scientifique et administrateur de premier ordre, il est vite devenu indispensable « pour faire avancer les choses » à la Commission.

Les commentaires formulés par le président du comité sur les pêches, le gibier et les animaux à fourrure, Cecil C. Jones, à l’ouverture de sa réunion du 1er novembre 1915, témoignent de l’esprit du comité et des problèmes auxquels il était confronté. « Nous avons tous, j’en suis persuadé, pensé qu’il est bien triste que dans un pays aussi jeune que le Canada, il y ait si peu d’animaux sauvages, que les espèces sauvages au Canada, en particulier la faune aviaire, fassent si piètre figure lorsqu’on les compare avec les espèces de pays européens situés dans un contexte géographique semblable, mais qui sont colonisés depuis des milliers d’années. Les espèces sauvages y sont beaucoup plus abondantes qu’au Canada, même présentement. Considérant l’expérience vécue aux États-Unis – une triste expérience particulièrement au début de leur histoire et dans les États de l’Ouest – la conservation du gibier et la bonne administration des lois sur la chasse dans ce Dominion sembleraient être l’un des sujets d’importance auxquels ce Comité pourrait consacrer son attention… Nous avons tous observé avec grand intérêt le travail présentement accompli aux États-Unis en vue de remédier à la mauvaise gestion des années passées ainsi que les efforts déployés pour rétablir le gibier et administrer convenablement les lois sur la chasse. Aujourd’hui, nous nous tournons vers ces hommes pour nous conseiller quant à la meilleure façon de poursuivre les travaux de préservation du gibier au Canada et d’administrer nos propres lois. »

Et les membres du Boone and Crockett Club, du Campfire Club et d’autres clubs distingués ont répondu à l’appel. Ils ont collaboré avec la Commission canadienne, ils ont fait des exposés officiels, ils ont entretenu une correspondance active et ils ont rencontré les délégués de la Commission aux États-Unis pour négocier. Certaines de ces activités ont été consignées dans les procès-verbaux de la Commission. La zone géographique intéressant le Boone and Crocket Club, telle que définie au paragraphe 1 de l’article 1, ne se limitait pas aux États-Unis, mais englobait toute l’Amérique du Nord, qui était définie au paragraphe 3 : « Toutes les terres des Amériques sises au nord de la frontière sud du Mexique ». Les demandes de changements formulées par les conservationnistes américains sont d’une précision remarquable et démontrent une excellente connaissance des conditions canadiennes. Les liens étroits unissant ces pionniers de la conservation de la faune en Amérique du Nord sont exposés dans le livre de C. Gordon Hewitt, The Conservation of Wild Life in Canada. Dans cet ouvrage, M. Hewitt se dit redevable envers quatre Canadiens, quatre Américains et un Anglais. Les Américains, tous membres du Boone and Crockett Club, étaient Henry Fairfield Osborn, président du Musée américain d’histoire naturelle (membre régulier et membre honoraire à vie); E. W. Nelson, responsable de l’inventaire biologique des États-Unis (membre professionnel); W. T. Hornaday, directeur du jardin zoologique de New York (membre professionnel) et Charles Sheldon (membre régulier). Quant à l’Anglais, il s’agit de nul autre que Rudyard Kipling.

Ce livre était illustré de peintures du grand Carl Rungius (membre professionnel). M. Rungius avait déjà illustré des livres de Theodore Roosevelt (fondateur et premier président), de William Hornaday et de Charles Sheldon, il avait aussi reçu des commandes de la Société zoologique de New York, mais il avait réalisé le gros de ses peintures et de ses études à Banff, en Alberta. La plupart des œuvres de Carl Rungius se trouvent au musée Glenbow de Calgary, où une grande exposition sur Rungius est en cours de préparation (pour cet été) pour lui rendre hommage non seulement en sa qualité de peintre naturaliste exceptionnel, mais aussi en sa qualité de chasseur et de naturaliste. Dans son livre ainsi que dans ses rapports à la Commission, Gordon Hewitt mentionne d’autres membres du Boone and Crockett Club, dont J. A Allan (membre professionnel), un zoologiste de renom qui a nommé le mouflon de Stone et le caribou d'Osborn; H. W. Henshaw (membre professionnel), responsable de l’inventaire biologique; et le Britannique Bryan Williams (membre professionnel), grand explorateur de l’Arctique canadien et du mont Warburton-Pike, auteur et garde-chasse provincial de la Colombie-Britannique. Frederick K. Vreeland, du Camp Fire Club of North America, a entretenu la Commission sur les politiques de conservation des espèces sauvages. On pourrait aussi mentionner, parmi les sources d’information de M. Hewitt, Andrew J. Stone, de Missoula, un explorateur et naturaliste accompli qui a participé avec Theodore Roosevelt à la rédaction de « The Deer Family » et qui a donné son nom au mouflon de Stone. William T. Hornaday et Gordon Hewitt étaient de bons amis et des admirateurs réciproques comme on peut le voir clairement dans leurs écrits. Malgré son titre « The Conservation of the Wild Life of Canada », le livre de M. Hewitt n’a pas été publié au Canada, mais à New York, par Charles Scribner’s Sons, un événement qui représentait une toute nouvelle expérience pour Charles Gordon Hewitt. Peu de temps après avoir présenté une étude sur les animaux à fourrures lors des réunions de la Commission de la conservation tenues à Montréal les 19 et 20 février 1920, il est atteint d’une grippe redoutable qui, à l’époque, fauchait tant de personnes dans la force de l’âge en Amérique du Nord. Il en meurt le 29 février 1920, six jours après son 35e anniversaire et un peu plus de dix ans après son arrivée au Canada.

Nous devons beaucoup à cet homme de talent qui a perdu la vie à un si jeune âge. La Société royale du Canada lui a rendu un vibrant hommage, tout comme son ami William T. Hornaday. Ironiquement, dans sa courte biographie parue dans « L’Encyclopédie canadienne », on ne fait qu’une brève mention de ses engagements cruciaux sur la scène internationale, non seulement dans le domaine de la faune, mais aussi dans celui de l’entomologie agricole. Mais il faut dire que la plupart des réalisations de ces pères fondateurs de la conservation de la faune au début du XXe siècle sont tombées dans l’oubli, puisqu’elles sont à peine mentionnées – quand elles le sont – dans nos ouvrages sur l’aménagement de la faune. Et pourtant, nous devrons peut-être nous relancer, tout comme ils l’ont fait, dans des débats sur les politiques à suivre, car nous serons nous aussi forcés de lutter pour préserver les espèces sauvages encore une fois. Notre système de conservation de la faune trouve des détracteurs des deux côtés de la frontière. Les bureaucraties agricoles veulent à tout prix qu’on autorise l’élevage du gibier et qu’on rétablisse des marchés pour ces animaux, en oubliant que cette décision constituerait une violation de l’ensemble des politiques qui ont garanti le succès de la conservation de la faune au Canada. De riches Américains tentent de s’accaparer les ressources fauniques par l’achat ou la location de territoires de chasse. Dans les villes, divers groupes de pression travaillent sur différents dossiers, qu’il s’agisse de la protection des droits des animaux, du désarmement de la population ou de l’interdiction de la chasse, ou encore de l’élimination des animaux sauvages dans les zones urbaines. Hélas, le Canada est encore plus engagé dans cette voie que les États-Unis. Un club de gentilshommes nous a légué un excellent système de conservation de la faune d’envergure nord-américaine. Allons-nous réussir à recréer un tel système encore une fois?